Dr Charles Tannock

Member of the European Parliament for London

La feuille de route passe par Damas

Le Matin - August 29th 2006

Par Elmar Brok, Jana Hybášková et Charles Tannock

L'es grandes puissances savent qu'il est dangereux de donner l'impression de faiblir, car leurs ennemis sautent sur l'occasion et leurs alliés commencent à trembler. Une grande puissance sait aussi que si elle se lance dans une aventure militaire sans se fixer des buts réalistes, elle risque de se retrouver dans une situation difficile. Ce qui est vrai pour les grandes puissances, l'est deux fois plus pour un pays assiégé comme Israël qui n'a pas réussi à en finir avec l'influence du Hezbollah sur le Liban. Mais l'échec de la guerre au Liban peut encore être une chance de paix si Israël se montre assez audacieux pour la saisir.

Le communauté internationale a deux objectifs pour la région qui s'étend du Caire à Téhéran : maintenir la paix dans le Moyen-Orient, de telle manière que le pétrole transite sans encombre à travers le Golfe persique, et sortir du conflit israélo-palestinien par un accord qui garantisse la sécurité d'Israël à l'intérieur de frontières internationalement reconnues tout en répondant aux aspirations nationales légitimes du peuple palestinien. Ces deux questions sont liées depuis longtemps, mais c'est le président syrien Bachar El-Assad qui, aujourd'hui, en constitue le lien principal .

Isolée et cherchant désespérément des alliés, la Syrie appuie Téhéran dans sa tentative d'hégémonie régionale. Depuis qu'elle a été chassée du Liban l'année dernière par la Révolution du Cèdre, la Syrie a cherché à replacer son petit voisin dans sa sphère d'influence. Elle soutient le Hezbollah - et aide l'Iran à lui envoyer des armes - parce que les troupes de choc du cheikh Hassan Nasrallah aggravent la faiblesse du gouvernement de Beyrouth. Les Syriens aiment aussi se présenter comme les seuls Arabes qui soutiennent vraiment la cause palestinienne.

Du fait de sa position géographique, de ses liens avec l'Iran et de la brutalité de son régime baas - la Syrie est donc devenue la clé de la situation entre la Méditerranée et le Golfe. Pour sécuriser le Liban et amener le Hamas à la table de négociation avec Israël, Israël et les Etats-Unis devront , d'une manière ou d'une autre, s'occuper de la Syrie

La position et les intérêts de Damas sont tels qu'il devrait être possible de l'amener à négocier. Sans doute les Syriens croient-ils toujours à la "Grande Syrie" et n'ont-t-ils jamais totalement accepté la souveraineté du Liban.

Si les troupes et les services de renseignements syriens - présents au Liban depuis 1976 - sont finalement partis en 2005, c'est uniquement en raison d'une énorme pression internationale. Force est de constater qu'un milliard de dollars provenant de revenus de contrebande, dont une grande partie aboutissait dans les poches des soldats syriens, ont été perdus l'année dernière tandis qu'un bon nombre des missiles du Hezbollah, qui ont arrosé Israël, portaient les marques du ministère de la défense syrien.

La Syrie a une caractéristique qui la dédouane : c'est un pays laïque qui se détourne par tradition du fondamentalisme musulman. En 1982, le président Hafez El-Assad, le père du président actuel, Bachar, a massacré 38.000 insurgés à Hama , essentiellement des Frères musulmans, des sunnites fondamentalistes. Aujourd'hui, une partie de l'élite du parti Baas s'inquiète du resserrement de l'alliance de la Syrie avec l'Iran théocratique et avec le Hezbollah islamiste.

Cette alliance est une réaction de peur et non un véritable engagement. Les émirats modérés du Golfe, à majorité sunnite, qui s'inquiètent de l'influence grandissante dans la région des chiites et de l'irrédentisme iranien, ont cessé de soutenir économiquement la Syrie en raison de cette alliance.

Etiquetée comme appartenant à «l'axe du mal» par Washington, la Syrie a vu se tarir le soutien financier de l'Arabie saoudite. Elle craint également ne jamais voir se matérialiser les bénéfices commerciaux qu'elle attend de la ratification de son accord d'association avec l'Union Européenne.

Les réticences de la Syrie à l'égard de son alliance avec l'Iran et sa situation économique constituent des opportunités qu'Israël et l'Occident devraient tester. Mais que veut la Syrie ? Comme la plupart des Arabes, Bachar El-Assad considère Israël du point de vue de la dépossession des Palestiniens, et comme eux, il en est blessé. Mais les Palestiniens lui offrent aussi l'occasion de renforcer son régime en apposant sa propre marque sur tout règlement.

Comme son père, il fait preuve de prudence. Aussi longtemps que l'Egypte reste neutre, il ne va sans doute pas risquer une nouvelle guerre contre Israël. Et encore moins contre l'Amérique ou contre les deux à la fois.

La grande question est de savoir ce que Bachar El-Assad veut en ce qui concerne le Liban. Si son objectif est un gouvernement libanais qui prenne en compte les authentiques inquiétudes de la Syrie quant à sa sécurité, Israël peut l'accepter. En outre, le rejet très général de la Syrie, chez les maronites, les sunnites et les Druzes qui a pour cause le rôle supposé de Damas dans l'assassinat de Rafik Hariri, l'ancien Premier ministre libanais, fait qu'il est peu probable que le Liban puisse " se retrouver de nouveau totalement soumis à la Syrie . A moins que le Hezbollah ne soit en position de l'exiger.

Israël a maintenant à choisir entre trois options: céder sans le dire, poursuivre sur la même lancée dans l'espoir d'une évolution positive ou bien tenter de couper les liens entre la Syrie et ses «alliés», l'Iran et le Hezbollah. Cette dernière option constitue le seul scénario qui pourrait arrêter la dérive islamiste au Moyen-Orient. Mais soustraire la Syrie à l'emprise iranienne implique de reconsidérer la question du Golan.

Un accord avec la Syrie n'est pas à exclure, étant donné les ambiguïtés de la position d'Assad. Israël et l'Amérique devraient alors reconnaître que la Syrie a des intérêts de sécurité au Liban. Si, de son côté, la Syrie reconnaissait la souveraineté du Liban et si elle contribuait à contraindre le Hezbollah a devenir une force politique sans pouvoir militaire, Israël et l'Amérique pourraient convaincre le gouvernement libanais de consulter la Syrie sur tous les sujets de sécurité. Pour la Syrie, un accord l'amènerait à admettre que la question de l'occupation israélienne du Golan doit être résolue par la négociation et non par la guerre.

Une telle ouverture diplomatique pourrait être difficile pour le Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, sans même parler de l'opinion publique israélienne. Aussi, l'Europe et l'Amérique doivent-elles encourager l'Etat hébreu dans cette voie.

Israël et l'Amérique doivent renoncer à leur refus de discuter avec la Syrie. Le temps est venu de lui garantir que si elle empêche le réarmement du Hezbollah, met fin au passage des combattants islamistes vers l'Irak et améliore chez elle la situation effroyable des droits de l'homme, elle n'en retirera que des avantages diplomatiques et économiques. Notamment par un renforcement de l'accord d'association avec l'Union Européenne.

En fait, Israël aurait tout intérêt à engager le dialogue avec ses ennemis. Conscient de sa vulnérabilité à des tirs de missiles, Israël sait qu'il a besoin de frontières qu'il puisse défendre. Faire que la Syrie ne soit plus une menace est un élément clé pour parvenir à cet objectif stratégique.

Elmar Brok, Jana Hybášková et Charles Tannock sont des parlementaires européens, respectivement président de la commission des Affaires étrangères, président de la délégation aux reations avec Israël et vice-président du sous-comité des droits de l'Homme.